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Immigrants into Frenchmen: The French Model of Assimilation into Question -- Patrick Simon

IMMIGRANTS INTO FRENCHMEN:

THE FRENCH MODEL OF ASSIMILATION INTO QUESTION


Patrick Simon - INED

L'INED a réalisé en 1992, en collaboration avec l'INSEE, une grande enquête sur les conditions de vie des immigrés et de leurs enfants. Près de 9 000 immigrés (personnes nées étrangères à l'étranger) et 2000 jeunes nés en France de parents immigrés ont été interrogés sur leurs parcours migratoires, leurs biographies familiale, scolaire, professionnelle et résidentielle, ainsi que sur leurs pratiques linguistiques, sociales, culturelles et religieuses. Les résultats obtenus ont fait l'objet de plusieurs publications (liste en fin d'article) et permettent de renouveler le regard porté sur l'immigration en France. Jusqu'à présent, la connaissance des populations immigrées vivant en France souffrait en effet de grosses lacunes dans le domaine statistique. Portant sur les étrangers, les tableaux tirés du recensement ne décrivaient qu'une fraction des populations immigrées, et une fraction socialement construite, dans la mesure où l'acquisition ou la non-acquisition de la nationalité française a quelque chose à voir avec les processus d'intégration. Le dépassement du seul critère juridique de la nationalité constitue dès lors un préalable indispensable à la description, dans leur épaisseur sociale, des conditions de vie des immigrés et de leurs enfants.


Le parti-pris initial de l'enquête a consisté à sélectionner des courants migratoires particuliers, et de traiter les informations obtenues pour chacun d'entre eux isolément, plutôt que de construire un échantillon représentatif de l'ensemble des immigrés. En effet, on a trop souvent tendance, en France, à percevoir les populations immigrées comme un groupe homogène qui se distinguerait nettement des "Français". De nombreuses études ont pourtant démontré l'extrême diversité des "immigrés", découlant des histoires propres à chacun des courants, des relations entretenues avec le pays d'origine et des projets d'installation dans la société française. Les résultats de l'enquête démontrent ainsi que, dans de nombreux domaines, les distances entre les différents courants migratoires étudiés (Espagne, Portugal, Algérie, Maroc, Turquie, Asie du Sud-Est, Afrique noire sub-saharienne) sont plus importantes qu'entre certains de ces courants et la moyenne de la population française. On ne trouvera donc pas ici de résultats portant sur les immigrés, mais des caractéristiques s'attachant aux originaires d'Espagne, du Portugal, etc.


Parmi l'ensemble des thèmes abordés par l'enquête, on a choisi de présenter une sélection qui, à des niveaux différents, traite la question des mélanges. La plupart des études sur l'intégration des immigrés placent les mélanges au coeur du processus. L'affaiblissement des barrières communautaires, l'extension des relations à l'ensemble de la société d'installation, l'accès indifférencié à l'emploi ou au logement sont le plus souvent interprétées comme des indicateurs d'achèvement du processus. Ceci dit, les rythmes suivis par les différentes populations immigrées s'avèrent extrêmement contrastés et aucune d'entre elle ne réunit l'ensemble de ces conditions.


Le premier niveau des mélanges concerne l'habitat, avec son corollaire d'une actualité brûlante : la ségrégation. Ce sujet justifierait à lui seul un article et ne sera pas développé dans ce texte. Dans le prolongement du cadre de vie, le second niveau des mélanges s'adresse à la sociabilité. Qu'elle soit localisée ou en réseau, familiale ou relationnelle, orientée vers les loisirs ou le professionnel, la sociabilité est un champ où se mesure l'introduction progressive de membres extérieurs au groupe communautaire. On se limitera à traiter de la composition ethnique de la sociabilité de voisinage, distinguée selon les caractéristiques du quartier de résidence. Après la sphère des relations "sociales" vient la dernière barrière, la plus intime et, pour cette raison, la plus chargée de sens. Entretenir une relation amoureuse avec un partenaire extérieur au groupe constitue une indication importante de transgression des frontières interethniques. Plus encore, maintenir cette relation dans le cadre d'un mariage officialisé engage non seulement un dépassement des "affinités électives", mais demande souvent l'assentiment de la famille. La diminution de la pression exercée par le groupe communautaire s'avère également indispensable. Enfin, la langue connue et utilisée véhicule une part importante de l'identité culturelle des immigrés. Elle unit les membres du groupe et rattache l'immigré à son histoire, tout comme elle isole du reste de la société, limitant l'autonomie de ceux qui ne maîtrise pas le français. L'abandon de la langue dans les discussions familiales et, surtout, sa non-transmission aux enfants nés après la migration produisent des effets contradictoires : ils favorisent l'usage du français, donc l'identification à l'univers linguistique et culturel de la société d'installation, mais entravent la construction d'une identité associant l'héritage migratoire et le devenir en France.

Des profils migratoires très contrastés

Pour décrire les profils migratoires, on retient deux variables qui auront une incidence capitale sur les trajectoires suivies par la suite. Il s'agit de la date d'entrée en France, événement qui détermine ensuite la durée du séjour dont dépendent la plupart des changements ultérieurs (acquisition de la nationalité, accession à la propriété, modification des projets de retour ...), et de l'âge atteint lors de cette entrée. Une arrivée précoce se traduit par l'accomplissement d'une fraction importante de la socialisation en France.


Les courants migratoires les plus anciens sont formés par les originaires d'Espagne et d'Algérie. Mais les premiers regroupent aujourd'hui surtout des migrants venus enfants (51% des immigrés espagnols sont venus en France avant l'âge de 16 ans), alors que les seconds présentent un profil plus heurté. Les hommes adultes viennent en trois phases, d'abord dans l'immédiat après-guerre (1948-1953), puis dans les années autour de l'indépendance de l'Algérie (1960-1966) et à la fin des années "d'immigration sans contrainte" (1970-1974). Ils sont rejoints dans le courant des années 60, puis après 1974 par leurs femmes et leurs enfants. L'immigration algérienne apparaît donc extrêmement étalée dans le temps et hétérogène dans sa composition (29% d'immigrés venus enfant).


Les courants marocain et turque suivent sensiblement le même profil que l'algérien, mais avec des délais de "regroupement familial" plus courts. Les hommes adultes marocains viennent à la fin des années 60, tandis que leur famille les rejoint après 1975 (21% venus enfant). Les Turques entrent en France autour de 1972-1974 et leur famille arrive en continue depuis 1975 (25% venus enfant). L'immigration portugaise est particulièrement concentrée dans le temps, entre 1963 et 1973, et concerne aussi bien les hommes que leur famille (37% venus enfant). Les asiatiques arrivent dans des conditions particulières d'exil politique. Leur entrée s'effectue sur 7 ans, entre 1975 et 1982 (39% venus enfant). Les originaires d'Afrique noire commencent leur migration de masse à partir du milieu des années 70 et la poursuive encore aujourd'hui (14% venus enfant).

La sociabilité de voisinage communautaire

On a demandé aux personnes enquêtées de caractériser leur sociabilité de voisinage : comprend-t-elle surtout des membres de la communauté (sociabilité communautaire), des personnes extérieures au groupe (sociabilité extra-communautaire) ou ne présente-t-elle aucune dominante (sociabilité mixte) ?


La sociabilité communautaire domine chez les originaires de Turquie (plus de 60% d'entre eux ne fréquentent que des Turques), et notamment chez les femmes (66%). Elle reflète une organisation familiale et communautaire très cohérente et absorbante, s'appuyant sur une concentration élevée dans l'habitat. Elle atteint des seuils encore plus élevés dans les quartiers d'habitat social (68%) et ne descend pas en-dessous de 56%, même dans les secteurs pavillonnaires. Les immigrés d'Algérie, du Maroc, d'Afrique noire et d'Asie du Sud-Est ont une sociabilité communautaire moyenne, entre 35% et 40% de leurs relations de voisinage. Lorsqu'ils résident en secteur pavillonnaire, la sociabilité extra-communautaire s'impose à plus de 40%. Par contre, le fait d'habiter dans le parc social augmente sensiblement la sociabilité communautaire. L'impact est plus prononcé dans les cités avec des petits immeubles (moins de 18 logements), que dans celles comprenant de grandes barres ou des tours. Enfin, les centres-ville, qu'ils soient anciens (prépondérance de construction antérieures à 1948) ou plus récents favorisent le développement d'une sociabilité plus mélangée.


Les immigrés espagnols et portugais se singularisent par leur faible sociabilité communautaire (respectivement 10% et 25%). La recherche d'une sociabilité délibérément extra-communautaire caractérise les originaires d'Espagne. Cette disposition s'explique en partie par leur localisation dans des quartiers à faible concentration d'immigrés, notamment dans l'habitat pavillonnaire, et par la forte proportion d'immigrés venus enfants.

Les affinités électives

On ne choisit pas son conjoint n'importe comment et, pour les immigrés venus célibataires, le marché matrimonial ne s'étend pas toujours à l'ensemble de la population du sexe opposé. En effet, que ce soit par préférences personnelles ou sous la contrainte de la famille ou du groupe communautaire, les unions entre immigrés et "français de souche" ne sont si nombreuses que l'on pourrait le penser.


D'une façon générale, ce sont les hommes immigrés qui connaissent le plus d'unions mixtes (c'est à dire une vie en couple, marié ou non, avec un conjoint né en France de parents nés en France). Le contrôle communautaire s'exerce plus fortement sur les femmes, notamment pour les Maghrébines ou les Turques. Si l'on ne s'intéresse qu'aux immigrés venus adultes, les variations entre courants migratoires apparaissent relativement faibles : un peu plus de 25% pour les immigrés d'Afrique noire, autour de 20% des originaires d'Espagne ou du Maroc, moins de 15% pour les autres courants, avec de fortes différences hommes/femmes. En revanche, les écarts se creusent pour les immigrés venus enfants en France. Si 60% des migrants espagnols vivent en union mixte, ce n'est le cas que de 21% des algériens. Pour les Portugais et les Marocains, les contrastes hommes/femmes sont maximaux : 54% et 25% pour les premiers et 45% et 32% pour les seconds. Enfin, le passage de l'union libre au mariage se traduit par une forte diminution de la mixité. Les 80% de migrants portugais en union libre mixte ne forment que 27% de mariages mixtes; ces chiffres passent de 55% à 15% pour les originaires d'Algérie.

La langue parlée à la maison et sa transmission


La connaissance du français et son emploi pour la réalisation de la plupart des actes de la vie quotidienne constituent un élément structurant de l'autonomie de l'immigré et délimite l'univers social et géographique qu'il pourra fréquenter. Bien entendu, l'âge d'entrée en France à un effet direct sur la maîtrise du français : tous les immigrés venus enfants le parlent couramment. Cependant, l'utilisent-ils pour converser dans l'espace familial ? A l'inverse, la lange maternelle étrangère sera-t-elle transmise aux enfants nés et socialisés en France ?


Peu d'immigrés venus adultes utilisent exclusivement le français pour parler avec leur conjoint, sauf si celui-ci est né en France. L'usage du français devient plus répandu chez les immigrés venus enfants, même lorsqu'ils vivent avec un conjoint de la même origine qu'eux. Plus de 50% des originaires d'Afrique noire, du Maroc, d'Algérie, du Portugal ou d'Espagne, venus enfants, parlent ainsi exclusivement français à leur conjoint. L'usage du français augmente encore dans les conversations avec les enfants. Dans ces cas là, l'emploi exclusif de la langue maternelle étrangère disparaît, sauf pour les Turcs qui présentent là encore une forte résistance à l'emploi du français.


La prédominance du français dans le cadre de la famille n'empêche cependant pas la connaissance, même approximative, de la langue du pays d'origine. Presque tous les jeunes nés en France de parents nés en Algérie, au Portugal ou en Espagne comprennent la langue de leurs parents. Pour les enfants de couples mixtes, la déperdition commencent pourtant ici : seulement 28% des jeunes de parents franco-algériens comprennent l'arabe. Le passage à l'expression signale de nouvelles faiblesses. L'arabe n'est parlé que par 69% des jeunes de parents nés en Algérie et par 20% des jeunes de parents franco-algériens. La déperdition est moins marquée pour les jeunes de parents nés en Espagne ou au Portugal, d'autant plus que l'accès à l'enseignement dans le cadre scolaire (pour l'espagnol) ou périscolaire (cours de langue et culture d'origine et dans le cadre associatif pour le portugais) vient compenser les défaillances familiales. Ayant perdu son statut de langue quotidienne, la langue des parents devient une référence affective lointaine, mobilisée lors des séjours au pays d'origine. Elle peut également revêtir un aspect littéraire. Cette dimension reste inaccessible aux jeunes d'origine algérienne. L'analphabétisme fréquent de leurs parents (80% des immigrés algériens ne peuvent écrire l'arabe littéral) renforce les difficultés de transmission et empêche le passage d'une langue vernaculaire, destinée à l'expression, à une langue littéraire, réservée à l'évasion.


Ouvrages ou articles parus à la suite de l'enquête :


M.Tribalat, Faire France, une enquête sur les immigrés et leurs enfants, La Découverte, 1995. (synthèse du rapport d'enquête, dont proviennent la plupart des informations fournies dans le texte ci-dessus)

M.Tribalat, P.Simon, B.Riandey, De l'immigration à l'assimilation, à paraître en co-édition INED-La Découverte, fin mars 1996. (sélection de parties du rapport, plus détaillées que dans "Faire France")

M.Tribalat, "Les immigrés et leurs enfants", Population et sociétés, n°300, avril 1995, INED.

M.Tribalat, "La préférence ethnique", Urbanisme, n°284, septembre/octobre 1995.

P.Simon, "Le logement des immigrés", Population et sociétés, n°303, juillet 1995, INED.

P.Simon, "Les conditions de vie des immigrés : le logement", Mouvements, OMI, n°8, septembre 1995.

P.Simon, "Les immigrés et le logement : une singularité qui s'atténue", Données sociales 1996, INSEE.

C.Lefranc, S.Thave, "Les enfants d'immigrés- Emancipation familiale et professionnelle", INSEE Première, n°368, mars 1995.

J-L.Dayan, A.Echardour et M.Glaude, "La vie professionnelle des immigrés- La marque de l'histoire", INSEE Première, n°369, mars 1995.